Retour de Pierre Blaise sur « Rencontrer Médée »

Les Créateurs de Masques et Le Mouffetard, théâtre des arts de la marionnette

 

Rencontrer Médée – 10 novembre 2018

 

Retour sur ces esquisses scéniques par Pierre Blaise,
marionnettiste, fondateur du Théâtre sans Toit et directeur du Théâtre aux Mains Nues.

 

 

 

« Merci tout d’abord pour cette découverte, de ces esquisses ! Je suis très touché d’être là. Et je vois que le théâtre de marionnettistes et le théâtre de masques sont très voisins…
Alors, bien que ce soit difficile de faire un retour à chaud comme cela, il me semble intéressant de voir ces objets scéniques sous l’aspect de ce que peut en tirer le marionnettiste. Et quels sont les liens ou les analogies que l’on pourrait faire avec le théâtre de marionnettistes…

 

« Au tout début, je me rappelle de ce chœur noir des officiants où Médée était animée comme un Bunraku. Il y avait là comme une citation de ce théâtre de marionnettes japonais.

 

« Puis, j’ai entendu le texte d’un auteur (Heiner Müller) Médée-matériau. Et cela pose la grande question de savoir quelle est la place de l’auteur dans le théâtre de masques et dans le théâtre de marionnettistes…

 

« Et il y a eu aussi l’auteur du masque. Cela rejoint une des grandes questions qui se pose dans le théâtre de marionnettistes : quelle est précisément la place que peuvent et doivent prendre les facteurs de marionnettes ?… et donc aussi la question de leurs droits d’auteur…

 

«  J’ai vu présenté un masque à la main, un masque articulé… On peut dire que le théâtre de marionnettistes est un théâtre qui se sert aussi de masques, mais ces masques sont sur la main. Et il y a eu cette articulation, où on voit apparaître le visage de la comédienne… Le théâtre de marionnettistes repose aussi sur l’articulation et le contrôle des objets.

 

« Il y a eu les chaussures, seules sur la scène : la forme de l’absence… Très proche du théâtre d’objets, qui est une des formes du théâtre de marionnettistes.

 

« Ce qui est frappant, c’est l’extraordinaire présence des visages aux yeux fixes de ces masques ! Là aussi, il y a une analogie qui me paraît très, très importante : prenez une marionnette à gaine et vous constaterez la fixité de ses yeux et de son visage…mais dessous, il y a une grande mobilité de la gaine, qui se traduit souvent par le mouvement d’une colonne vertébrale qui l’anime. Dans le théâtre de marionnettistes, on trouve ce contraste du mobile et de l’immobile…l’immobile pouvant devenir mobile…dont le spectateur attend la mobilité… Et donc cette analogie avec la mobilité du corps de l’acteur, qui exulte et devient la mobilité de ces regards des masques extraordinairement fixes…

 

« La voix « décalée »… Dans le théâtre de marionnettistes, bien évidemment les voix viennent d’ailleurs… Comment entrent-elles dans les formes ?…Comment pénètrent-elles aussi ces sortes de masques sur la main que sont les marionnettes ?…

 

«  Dans ce moment où il y avait une bougie et où un cercle d’espace a été tracé sur scène, je vois, pour moi, une très grande différence avec la marionnette : vous, acteurs masqués, venez dans le cercle du théâtre, vous entrez sur la scène… Le marionnettiste, lui, dans des formes plus traditionnelles en tous cas, est un acteur qui vient, mais qui « présente » un espace, qui présente des objets qui vont se rencontrer sur un autre espace que lui-même…et du coup, il y a une référence spatiale qui est tout à fait intéressante à comparer, à mes yeux, entre les deux formes de théâtre.

 

« Et de même que l’on peut interroger la présence du marionnettiste, on pourrait se demander : est-ce-que on paraît sous un masque ? C’est-à-dire : qu’est-ce qui paraît sous un masque ? Et quel est cet acteur qui veut disparaître pour montrer… ?

 

« J’ai aussi entendu : Le masque a trouvé corps pendant la pause ! J’ai trouvé ça absolument merveilleux, cette parole…

 

«  La question du texte et du masque : alors tout d’un coup, je me mets dans la lumière, je mets le masque et je dis le texte, simplement avec quelques mouvements…comme une statue qui serait douée de mobilité… La question du texte sous le masque me semble analogue à celle de la marionnette… En tous cas, elle est très questionnée : en quoi de longs textes, de longues formes peuvent être mieux entendues précisément parce qu’il y a l’immobilité, le passage de la mobilité à l’immobilité…

 

« Et il y a eu « Médée ne trouve plus son feu (son briquet)… » ! Et « Oui, maman arrive… » ! L’irruption du travestissement… Je dirige le Théâtre aux Mains Nues, qui est une école et un théâtre d’essai pour jeunes marionnettistes et cela me fait penser au spectacle qui s’y donne actuellement… Une pièce de Topor, avec une scénographie voulue par lui qui manie justement le masque et l’ambiguïté, l’androgénéïté de ces formes qui se mêlent… Le masque sur la main et le masque qui devient une partie du corps…et le corps qui se morcelle…

 

« Il y a eu ce moment de ce masque immense qui était posé là et qui renvoie à la question de la taille sculpturale, plus grande que nature… Cette question des proportions que l’on rencontre aussi dans le théâtre de marionnettistes : plus l’acteur sera invisible, plus il pourra jouer comme un peintre des proportions, c’est-à-dire qu’on pourra faire un géant de 30cm de réalité ! Mais plus l’acteur entrera dans le jeu et sera visible et plus ces objets reprendront la taille de l’acteur…

 

« Aussi le privilège que partagent masque et marionnette, qu’un seul acteur puisse être plusieurs personnages…

 

«  Et cette remarque de Claude Roche, qui a été une vraie lumière pour moi, lorsqu’il a dit qu’il fallait changer les sonorités du texte pour pouvoir parler dans un masque entier… Tout d’un coup, il y avait ce rapport à la matérialité de ces instruments de théâtre que sont les masques et les marionnettes… Comment faire ?…

 

« Il y a eu le masque qui a été présenté sans bouger… C’était comme un masque exact pour le marionnettiste… Le masque qui s’effacerait pour montrer ce qu’il y a… Là il y avait une sorte de « castélisation » du corps et une possibilité pour la marionnette…

 

« Et puis ce merveilleux moment d’ensemble du chœur, médusant… avec cette poupée, qui faisait penser au théâtre d’objets et rappelle que la marionnette est toujours un substitut de la vie, du monde. Ce travail du chœur qu’on utilise aussi beaucoup dans le théâtre de marionnettistes et qui est une ressource extraordinaire, qui multiplie à la fois l’acteur et ses possibilités vocales et de vie… »